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13/09/2017

Dans ma bibliothèque, quand Tananarive d’hier ne diffère pas de celui d’aujourd’hui

Tâches douteuses et feuilles jaunies.  J’adore les vieux livres. Les bouquinistes d’Ambohijatovo le savent car c’est ce que je cherche quand j’y fais un tour. Mais il n’y a pas qu’Ambohijatovo. A Ampefiloha, devant le lycée éponyme, un vendeur de livres d’occasion étale ses marchandises à même le trottoir. « Cela fait fort longtemps qu’il se trouve là», me dit mon chauffeur.  Je lui ai déjà acheté plusieurs livres dont un Coran (!). Au vendeur de livres, pas à mon chauffeur…

Cette fois-ci, c’est un vieux bouquin écrit par un certain Pierre Enim en 1929 et publié chez Hachette en 1932. J’ai marchandé, prétextant que « personnes d’autres ne s’y intéresserait, à part moi ». Je culpabilise un peu. Si ça se trouve, c’est peut-être son seul revenu de la journée. Et je me permets de grignoter encore…

Sitôt entré dans ma voiture, je lis le livre d’un seul trait. Comme à mon habitude. Et comme d’habitude, je ne suis pas déçu. J’adore les livres anciens. Ceci est une petite annonce pour ceux qui en possèdent et qui veulent s’en débarrasser.

Pierre Enim est inconnu au bataillon des auteurs « vazaha » ayant écrit sur Madagascar sous la colonisation. Sans titre-1.jpgMais c’est vraisemblablement un magistrat ayant exercé à Tananarive et qui a visité Antsirabe. C’est du moins ce qui ressort de ses récits et des amis qu’ils fréquentent.

Dans ce livre, il brosse un portrait sans complaisance d’un Madagascar qui s’avançait par lui-même vers la modernité avec son drapeau, sa littérature  et ses ordres de chevalerie, mais dont l’indépendance a été stoppée nette par la colonisation française.

Pierre Enim débarque dans un Tananarive de 800.000 âmes que trente-trois ans d’occupation française dite « vigoureuse » (sic) n’ont pas apportées que le progrès. Les filanzanes ont « disparu de la ville (et) ne sont plus que curiosités de musée et sujets de timbres-poste », mais les rues demeurent toujours poussiéreuses.

« Sur les trottoirs, d’immenses caisses municipales à ordures publiques, caisses sans fond ni couvercle, remplies à toute heure, attendant pendant vingt-quatre heures, à l’air libre, le passage de la charrette collectrice. C’est par nuées, à l’enlèvement, à la pelle, de leur contenu, qu’en sortent mouches vertes et insectes ailées de toutes sortes », écrit-il avant de continuer un peu plus loin : « dans le creux des ruisseaux, l’eau stagne avec des détritus  de toutes sortes sans que jamais le balayeur public n’y passe son balai. Celui-ci, d’ailleurs, par la forme plate qu’il a généralement, n’est pas fait pour ce nettoyage-là ».

Sans titre-2.jpg

Si le fantôme de Pierre Enim revient à Madagascar 85 ans après, il constatera que pas grand-chose n’a pas changé de ce côté. Pas plus que dans l’usage du français. Selon lui, « les  trois quarts des malgaches du peuple de la ville, jeunes et vieux, non seulement ne parlaient pas le français, mais encore ne le comprenaient pas  (…) Vous croyez, vous Français de la Métropole, comme je le croyais, moi-même, avant mon arrivée à Madagascar, que, dans les écoles primaires indigènes, publiques tout au moins, les classes se faisaient en français ? Erreur. Les classes se font en malgache et les pédagogues – des malgaches – sont, pour les neuf dixièmes, complètement ignorants des mots les plus usuels de notre langue. Voilà pourquoi, l’ancien écolier de l’école indigène ne sait parler et écrire que sa langue originelle, le malgache ».

Voilà de quoi apporter de l’eau au moulin des partisans du « fanagasiana ». En tout cas, Pierre Enim n’a pas mis du temps pour comprendre toutes les ficelles du parler (on non) malgache : « Han, han, han » vous répondent-ils quand vous vous adressez à eux en langue de Molière, ce qui signifie, suivant les circonstances : « Je ne sais rien… passez votre chemin… vous m’importunez. »

Réaliste, Pierre Enim se rend à l’évidence : « un pays conquis conservant la langue de ses ancêtres ne sera jamais un pays absorbé par son conquérant ». Mieux : visionnaire, il annonce les prochaines révoltes anticoloniales pilotées par les anciens combattants, ceux qui, en combattant pour la France durant la première guerre mondiale, ont pris conscience que les blancs ne sont pas invincibles. Biberonnés aux discours sur la liberté, l’égalité et la fraternité, ils réalisent à leur retour au pays que tout ceci n’est que coquilles vides à Madagascar.

Pierre Enim est un des rares colons à avoir fustigé l’indigénat. « A l’encontre du droit (j’allais dire du bon sens) il se produit ceci à Madagascar : le Malgaches, enfant de sa terre est, chez lui, un homme sans patrie existante (…) Quoique Gallieni eut dit (J. O. du 3 mars 1897) après avoir déporté sa dernière à la Réunion : « La France vous considère, maintenant, comme ses propres enfants », l’indigène, mis en marge de la patrie françaises, est demeuré indigène, comme si l’indigénat était une nation, un Etat ».

Ainsi, conclut Pierre Enim, « peut-on, allégrement, comme pour un peuple inculte, assujettir à ses lois un peuple civilisé, un peuple conscient, un peuple à histoire et à coutumes ? Ne porte-t-il pas, toujours, au fond du cœur, ce peuple-là, l’amertume de la perte de sa nationalité ? n’y garde-t-il pas, en même temps, la haine de son conquérant, surtout quand ce conquérant a eu la maladresse, au lieu d’essayer de l’assimiler, de le traiter toujours en conquis ? Et n’est-il pas à craindre qu’un beau jour, cette haine-là n’éclate, brutale, sanglante ? (…) Au début de la guerre, après la défaite de Charleroi et la descente, à Bordeaux, du Gouvernement, alors que, dans le monde, on croyait la France perdue, une organisation secrète d’intellectuels malgaches, pour l’autonomie du pays, la V.V.S. (Vy vato Sakelica, Fer et pince sous le bras) n’avait-elle pas déjà commencé à soulever le peuple contre les Européens, ne projetait-elle pas de les faire rejeter du pays ?

L’avenir seul répondra de notre politique, l’avenir, c’est-à-dire la levée de la 2è ou de la 3e génération des Hovas, conquis, et pas plus » .

On verra effectivement par la suite qu’à la tête de la rébellion de 1947 se trouvait des démobilisés  d’une autre guerre mondiale, la  2è

Non, ne nous trompons pas. Comme Laborde, il ne faut pas prendre Pierre Enim comme il n’est pas. C’est toujours un « vazaha » qui pense « vazaha » et qui émet des réflexions dans l’intérêt des « vazaha ».

« Si Madagascar était anglais, belge ou allemand, depuis les trente ans que nous y sommes, il « rendrait » des milliards et compterait une population blanche de quarante mille habitants. Sa population indigène serait d’un chiffre double de son chiffre actuel et sa population métisse d’un chiffre triple », philosophe-t-il.

En 1929, Madagascar comptait 3 millions d’habitants dont 10.000 « vazaha ».

Après la lecture de l’ouvrage de Pierre Enim, on constate que Madagascar fait du sur place depuis un siècle ! Toujours spolié par « des peuples du dehors » (sic) et terrorisé, à l’intérieur, par des « dahalo ».

« Les Tontakelys sont des bandes armées de pillards qui, encore aujourd’hui (1929), dans les régions de l’île non pourvues de postes militaires ou de brigades de police, se ruent dans les villages qu’ils mettent à sac, souvent à sang ».

Comme ce « aujourd’hui (1929) » sonne d’actualité !

Randy

23/02/2016

Racisme, drogue et soul music : Barack Obama redécouvert !

Miracle des grandes surfaces. Je suis venu acheter des nécessaires de toilettes et j'en suis sorti avec un livre sous les bras : une réédition de l'autobiographie de Barack Obama. A lire avec Billie Holiday en musique de fond...

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Mea culpa. Je ne suis pas un super fan d'Obama. Je l'ai écrit ici, en 2008, que s'il sera élu, ce sera parce que "la crise financière... retournerait la masse populaire américaine contre les Républicains, à l’origine du « capitalisme fou », à laquelle s’ajoute une solidarité retrouvée des Démocrates dont les sympathisants d’Hillary Clinton décideraient finalement de rallier Obama". J'estimais aussi qu'il doit surtout sa réussite à sa femme.
Depuis, mon opinion sur lui a évolué dans le bon sens après qu'il ait réussi à se faire réélire pour un deuxième mandat. Et depuis hier, j'ai découvert un Barack qui existait avant Michel en lisant son autobiographie, "Les rêves de mon père". qu'il a écrit en 1995, à une époque où personne n'aurait misé un penny sur la chance d'un noir d'être élu président des Etats-Unis.
J'ignore si un nègre est derrière, mais c'est pas mal écrit. Entre les tourments d'un gosse qui ne s'explique pas l'absence de son père et les cris intérieurs d'un black frustré par le racisme ambiant, on découvre que c'est un garçon comme un autre dans l'Amérique des années 70, qui aime la bringue et qui carbure aux joints. "L'herbe m'avait aidé, et l'alcool; parfois une petite ligne de coke, quand on pouvait se la payer. Mais pas d'héro", confie-t-il. Son aversion de l'héro est dû à un bad trip avec son "initiateur" (sic), Micky. "Il avait sorti l'aiguille et la seringue, et quand je le regardai (...) une image me traversa l'esprit, celle d'une bulle d'air, brillante et ronde comme une perle, qui roulait tranquillement à travers une veine et arrêtait mon coeur..."
J'ai beau chercher, mais je n'arrivait pas à trouver le nom de ce politicien américain à qui on a refusé un poste de ministre car il a pris de la beuh dans sa jeunesse. Barack Obama a donc de la chance. Apparemment, on lui pardonne tout. Même ses réflexions racistes. "Il n'y avait personne comme moi dans le catalogue de Noël de Sears Roebuck... et que le père Noël était un blanc". La journaliste de Fox News, Megyn Kelly, s’est retrouvée au centre d’une polémique après avoir affirmé à l'antenne que le Père Noël avait la peau blanche.
Mais la bio de Barry, pour ses amis du collège, Bar pour ses grands-parents, n'est pas qu'une succession d'anecdotes à sensations. C'est un véritable roman qui flirte parfois avec la philosophie et qui, dès la première page, ne vous lâche plus.
Ceci dit, je persiste à dire, à l'attention des Africains qui ont beaucoup espéré en lui pour changer les choses en Afrique et aux autres qui croyaient qu'il va prendre le contrepieds de George W. en matière de politique étrangère, avant de déchanter, que Barack Obama se sent avant tout Américain plutôt que Kenyan. Daech et Guantanamo (qu'il a pourtant promis de fermer en 2008) en sont les preuves.
Randy

04/12/2015

La Culture : combien de divisions ? *

Le clash entre les artistes et la ministre de la Culture à propos de la direction de l'Omda amène à s'interroger sur la place de la Culture à Madagascar.



Quand Lego parodie Lego : "Birizity", adressé à Brigitte Rasamoelina, filmé par Vavah.

Le ministère de la Culture était toujours le parent pauvre du gouvernement. La raison est que les régimes qui se sont succédé ignoraient le poids économique de la Culture. La Culture rapporte au pays. Et pas seulement de l'argent mais aussi des emplois. Par exemple, parmi les deux raisons majeures font venir les touristes à Madagascar figurent la Culture
Il importe donc d'évaluer un "PIB culturel", calculer les valeurs ajoutées du spectacle vivant, du patrimoine, des arts visuels, de la presse, du livre, de l'audiovisuel, de la publicité, de l'architecture, du cinéma, des industries de l'image et du son ainsi que l'accès au savoir et à la culture, c'est à dire les bibliothèques et les archives...
Il faut savoir que les activités culturelles ont un effet d'entraînement sur le reste de l'économie grâce aux activités induites comme les matériaux utilisés, les loyers, l'électricité...
En France, la Culture contribue 7 fois plus au PIB français que l'industrie automobile avec 57,8 milliards d'euros de valeur ajoutée par an. A leur époque, les Beatles était considéré comme un des meilleurs produits d'exportation de la Grande-Bretagne. Ils ont été décoré pour cela !


(*) Vient de la fameuse formule « Le Pape, combien de divisions ? » par Staline répondant à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses dans l’Europe centrale que l’Armée rouge occupait (1935).

03/03/2011

Sex, drugs & rock'n roll : on a tous quelque chose en nous de Rabearivelo

A paraître dans "L'Observateur" de ce jour, vendredi 4 mars, jour de son anniversaire, un portrait rock'n roll de JJ Rabearivelo, l'homme de lettres malgaches le plus célèbre de tous les temps.

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11/12/2010

Elie Rajaonarison et moi

J'ai l'habitude de dire à propos des morts que ce sont toujours les meilleurs qui partent. Et c'est vrai. La preuve, je suis toujours là.
Elie Rajaonarison faisait partie des meilleurs. Militaire de formation avant de devenir poète par passion, puis universitaire de profession et politicien par devoir, on peut dire qu'il a une vie bien remplie. 59 ans, c'est court. C'est long. Mais qu'importe la durée, l'essentiel est de l'avoir bien vécue.

Je ne me souviens plus trop de la première fois où je l'ai rencontré. Je l'ai découvert dans un éphemère magazine culturel quand j'étais gosse, "Ando". J'ai gardé religieusement ce mag' pendant une dizaine d'années jusqu'à ce qu'un autre poète me le chipe. Puis  j'ai entendu parler d'Elie Rajaonarison l'anthropologue quand j'étais étudiant. J'aurais voulu qu'il nous enseigne sa discipline, mais c'est un de ses amis, compétent par ailleurs et qui enseigne actuellement dans une université parisienne, qui s'est occupé de la tâche. Je l'ai sûrement croisé à Normale Sup'. Mais c'est finalement en tant que journaliste que je l'ai véritablement rencontré. Depuis, on a eu des relations sympathiques et plutôt proches pour des gens qui ne se voient qu'assez rarement.

Je l'ai vu faire entrer les gens lors d'une séance de déclamation de "Faribolana Sandratra", le cercle des poètes en devenir. Il m'a donné rendez-vous chez lui à Faravohitra pour, je  crois, récupérer son livre, "Ranitra". Je l'ai surpris en 2002 alors qu'il passait ses nuits dehors avec ceux qui font barrage pour protéger Marc Ravalomanana, toujours à Faravohitra. Je lui ai alors demandé le projet de société du futur ex-président de Madagascar. "Il va créer des petits Ravalomanana dans chaque région. Ils serviront de modèles et feront tâche d'huile", explique-t-il. Cela ne m'a pas convaincu. On s'est vu à Nosy-Be lors du festival Donia alors qu'il était membre du cabinet du ministère de la Culture... Bref, on se croisait au gré de nos pérégrinations professionnelles respectives. Et à chaque fois, il se prend un malin plaisir à me taquiner sur une liaison dangereuse que j'avais eue avec une de ses étudiantes.

Il avait mille facettes, mais je crois qu'il n'est jamais meilleur que dans la peau du poète, lorsqu'il enlève son armure d'officier de réserves, son réserve d'intellectuel et son intelligence d'anthropologue pour laisser libre court à son imagination, laissant apparaître une sensibilité d'écorché vif et une fragilité que cache, vaille que vaille, un masque d'artiste trop cliché symbolisé par une minuscule natte dans la nuque.

Curieusement, lorsqu'il disparaît brutalement, le 27 novembre 2010, personne ne s'est posé la question pourquoi ? Comme si à 59 ans, cela arrive naturellement. C'est indélicat, mais pour ceux qui m'ont posé la question, ce traducteur de Prévert est mort des suites de la complication d'une intoxication alimentaire. C'est vrai qu'aux grandes figures, on imagine toujours des morts moins "commun des mortels". Mais n'est-ce pas qu'ils tutoient déjà l'immortalité à travers les coeuvres qu'ils laissent ?

A! ry tsy misaina

imamoako ny Fanantenana

mamo aho

avelao aho ho mamo

izaho irery

sy ny Finoako

ary ny Fanantenako...

 

Ho inonao ny fikarainkon'ny maraina

raha tsy tsapanao ny fameroveron'ny alina !

(in "Ranitra", Ed Grand Océan, Antananarivo, 1999, pp. 207)

Ah! l'insensé

Je m'énivre d'espoir

je suis saoul

laisse moi me saouler

seul

avec mes Convictions

et mes Espérances

 

Que t'importes les stigmates du matin

si tu ne sens pas l'essence de la nuit

(trad. by Patrick Rakotolahy)