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28/06/2016

Que reste-t-il de notre culture ? Au nom de tout ce qu'on a oublié

Publié dans le premier numéro de "Politikà" (juin-juillet 2016), le magazine de la Fondation Friedrich Ebert.

Madagascar démocratie, cullture, Randy Donny, Friedrich Ebert, FES, Fondation Friedrich Ebert, Politikà La culture, a-t-on l’habitude de dire, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Comme on aime bien prendre les choses au pied de la lettre à Madagascar, on a effectivement tout oublié. Un effacement façon Alzheimer. D’autant plus que l’on ne s’est pas vraiment soucié de passer le relais, de transmettre aux générations suivantes l’héritage de l’histoire, lequel est à l’origine des traits distinctifs, spirituels et intellectuels, qui caractérisent une société, une nation.
Ceci explique le foisonnement de faux débats et de questionnements inutiles dans les espaces publics et les médias. On a oublié que l’expansion merina continuait ce que les rois Sakalava étaient les premiers à tenter : l’unification de Madagascar. Un mouvement qui s’inscrit dans l’histoire universelle, de tous les temps et dans toutes les civilisations.
On a oublié que c’étaient des élus originaires de tout Madagascar qui ont opté pour la voie républicaine et l’Etat unitaire au lendemain de la colonisation qui a duré 64 ans. Ce qui est toujours bon à rappeler à un moment où des opportunistes vont jusqu’à remettre en cause le choix du drapeau et de l’hymne national.
On a oublié que la démocratie, malgré l’origine « vazaha » du mot, n’était nullement étranger à nos ancêtres du temps de « Gola ». Si le mot « mpanjaka » viendrait effectivement du sanskrit « yaga » qui signifie « viande prémisse », comme disait Joseph Rakotonirainy, le mpanjaka est donc celui qui établit ou distribue le « jaka », morceau de viande cuit et conservé pour être distribué à chaque « Fandroana ». Le « morceau de viande qui entretient la parenté », selon le proverbe bien connu. Qui a parlé de redevabilité  ?
Ainsi, la principale charge du détenteur de pouvoir est le rassemblement et la protection du peuple, tout en veillant à une distribution équitable du « jaka », sinon le peuple lui retire son « hasina » qui, à la fois, légitime et légalise le pouvoir. Les chefs communautaires Tanàla aimaient rappeler à leur roi « si tu dis  : je suis mpanjaka et n’ai besoin de personne, nous te disons : nous t’avons élu mais nous pouvons te destituer ». Dans le royaume merina de la moitié du XIXe siècle, l’accaparement progressif du pouvoir par les Hova d’Avaradrano et le consentement tacite de la plèbe peut être expliqué comme un rejet des « mpanjaka » devenus incapables d’assurer le rassemblement et la protection du peuple. Le missionnaire William Ellis (missionnaire protestant britannique membre de la London Missionary School) témoin oculaire, a même rapporté que le mot « République » a été prononcé en 1863 après l’éviction de Radama II du pouvoir. Cessons d’oublier et essayons d’approfondir les héritages que nous ont laissés nos « raiamandreny » dont les systèmes de valeurs, avec leurs propres traditions, croyances et modes de vie, s’avèrent finalement universels.
Arrêtons de laisser se renverser l’huile sur nos têtes respectives (« mandraraka ilo mby an-doha »). C’est ce qui alimente le feu sacré de la transmission des savoirs. Au nom de tout ce qui nous sépare et qui cimente finalement notre unité.
Randy Donny

 

 

02/03/2016

A tous les tribalistes que j'ai emmerdé avant !

Fermé pour cause d'inventaire. Si vous ne me voyez pas souvent ces derniers temps, c'est effectivement parce que je suis en plein dedans. Je fouille dans mes archives en vue d'un livre. Et là je constate que des choses que j'ai écrit il y a 10-20 ans demeurent toujours valables. Triste. Oui, parce que cela veut dire que l'on n'a pas avancé d'un iota. Pire, on a même régressé sur bien de points. Pas seulement au niveau économique, mais aussi sur d'autres sujets où l'on est obligé parfois de tout reprendre depuis le début. Tant pis, je ne me lasserais jamais de le faire.
Voici donc, livré tel quel sans aucun changement, un article que j'ai publié dans « L’ Express de Madagascar » du mardi 6 août 1996, pp. 16 à l'occasion du centenaire de l'annexion de Madagascar par la France. Curieusement, il se charge d'actualité en ce moment où des abrutis, incultes et inconscients, jouent aux pyromanes à travers les médias des mille collines en exhumant les vieilles rivalités tribales pour cause de flambeau (à l'huile) mal transmis.

06 AOÛT 1896 – 06 AOÛT 1996
CENTENAIRE DE LA LOI D’ANNEXION : NAISSANCE D’UNE NATION

Madagascar, histoire, tribalisme, Merina, Sakalava, Randy Donny


                      « Robinsonade ». Telle est le qualificatif que l’historien E.T. Gautier a donné au débarquement    des premiers hommes à Madagascar. De ces participants à cette robinsonade donc jusqu’aux 13 millions de citoyens actuels, que de chemins parcourus, main dans la main ou face-à-face, à travers l’histoire. Une période décisive en est la colonisation qui –involontairement- a uni les différentes tribus disséminées à travers l’île et leur fait prendre conscience de cette unité En cette année du centenaire de la loi d’annexion, ce fait mérite d’être souligné.


Les plus anciens indices montrant la présence d’éléments humains à Madagascar ne nous permettent pas d’aller plus loin qu’au IIe siècle après Jésus-Christ. Il s’agit de grains de riz carbonisés recueillis dans l’île Mangabe (région Masoala).
Formant des clans, puis des tribus, les premiers Malgaches s’organiseront en royaumes vers le XVe-XVIe siècle. Le concept de royaume fut apporté par une de nos branches ancestrales, les Arabes, qui essaimèrent dans Madagascar à partir du VIIe siècle. Outre chez les Antemoro et apparentés (un des leurs, Rambo, est à l’origine des dynasties royales tanala et betsileo), ainsi que chez les Antambahoaka et Antanosy (qui disent descendants de l’arabisé Raminia), la présence arabe est palpable jusque chez les Sakalava.
Tentatives d'unification
Faut-il rappeler que les Sakalava sont à l’origine de la première tentative d’unification de Madagascar un seul et unique Etat ? Les conquêtes sakalava ne dépassèrent pourtant pas le tiers de Madagascar. Le royaume merina fera mieux. Nullement à cause d’une quelconque supériorité naturelle, mais pour des raisons d’ordre historique et géographique.
- Raison historique : l’Imerina a été le foyer d’une lutte sans merci entre les premiers occupants (les Vazimba) et les nouveaux arrivants. Ces derniers ont été alors obligés de s’unir sous la houlette d’un chef de guerre. Une union qui s’avèrera encore plus nécessaire quand viendront, plus tard, les razzias d’esclaves venus des côtes pour approvisionner les trafiquants américains. Ce qui permettra la fixation au sol du peuple pour la production, et donc d’un enrichissement de l’intérieur.
- Raison géographique : le milieu joue une influence énorme dans le destin d’un pays, d’une population. Certains éléments géographiques peuvent en effet, contribuer à la fixation d’une capitale d’où partira l’unité du pays. Il en existe de nombreux exemples à l’étranger : rôle de l’Ile de la cité (Paris) pour la France, de la Tamise (Londres) pour le Royaume –Uni, du Tibre et du Palatin pour Rome, de la Moskova pour la Russie, de Manzanares (Madrid) pour l’Espagne, etc. Les éléments géographiques pouvant jouer un rôle de refuges, de sites défensifs. A Madagascar, c’est l’Imerina qui a joué ce rôle. Car l’Imerina et ses environs sont favorables à l’implantation humaine à cause d’un réseau hydrographique qui y passe, formé par l’Ikopa, le Sisaony, le Mamba… Mais surtout par l’existence de la plaine de Betsimitatatra entourée des « 12 collines défensifs ». Plaine hostile, marécageuse et fréquemment inondée, le Betsimitatatra sera aménagé grâce à un effort collectif et continu de la population. Un travail de longue haleine, vecteur d’unité et d’enrichissement et donc de puissance qui n’a pas d’équivalent dans les royaumes périphériques. Faut-il dès lors s’étonner que ce soit avec Radama I que les Anglais ont choisi de nouer des relations en 1817, alors que le royaume Merina ne possédait encore à l’époque qu’aucune once de territoires en dehors des Hautes terres ? Petit à petit, le royaume Merina s’agrandira pour finir par unifier, à la fin du XIXe siècle, les deux tiers de Madagascar. Loin d’être une conquête coloniale ou d’impérialisme, au sens que ces termes ont reçu dans l’histoire universelle, l’expansion merina doit être plutôt considérée comme une œuvre d’unification nationale, tel que ce qui s’est passé, à la même époque, en Italie (de 1859 à 1870) sous la direction du Piémont-Sardaigne ou en Allemagne (de 1862 à 1872) sous la conduite de la Prusse.
Ce bel élan venant de l’intérieur sera stoppé net par l’arrivée au pouvoir de l’oligarchie Hova, personnifié par un Premier ministre qui n’avait ni le pouvoir charismatique des anciens rois, ni la source de l’autorité nécessaire pour imposer les réformes et l’innovation, ni la puissance économique et militaire des Européens. Rainilaiarivony (l’autre centenaire) exerçait le pouvoir plus au moyen de la richesse que par l’autorité. D’où le manque de crédit des dirigeants auprès de la population. Et, chemin faisant, auprès de l’armée. Ceci explique la facilité déconcertante avec laquelle le corps expéditionnaire français a conquis Madagascar. (25 tués au combat pour une armée de 15 000 hommes). D’autant plus que pour les Malgaches de l’époque, la « terre-des-ancêtres » se limitait encore à la région où se trouve le caveau familial.
Conscience nationale
Le royaume Merina n’étant parvenu à regrouper que les deux tiers de Madagascar, c’est en définitive au pouvoir colonial donc que l’on doit l’unification réelle et véritable du pays. Et ce, sous la bannière d’un seul Etat. Mieux, les exactions coloniales finiront pour avoir raison des stupides préjugés tribaux pour donner aux Malgaches la conscience de son identité historique et culturelle commune. L’unité linguistique étant déjà incontestable. Elle sera d’ailleurs renforcée encore plus par la nécessité d’harmoniser les textes administratifs coloniaux. C’est ainsi que, malgré elle, la colonisation fit maitre chez le Malgache une conscience nationale. En 1915, par exemple, la VVS (mouvement secrets regroupant des militants émanant des quatre coins de l’île) a donné consigne aux miliciens malgaches envoyés dans le sud de ne pas tirer sur les compatriotes que sont les « Sadiavahy », en pleine révolte contre les impôts coloniaux.
Plutôt récent, en comparaison à ceux des pays occidentaux, le sentiment nationaliste est encore fragile à Madagascar. C’est pourquoi les politiciens, émules de Galliéni, sont tentés à chaque fois de la malmener à chaque crise de régime.
Heureusement, Madagascar n’est pas le Rwanda, et la Yougoslavie est loin. D’ailleurs chaque tentative de division ne fait que renforcer davantage encore, chez le Malgache, la conscience de l’unité de sa Nation. (A-t-on déjà divisé quelque chose qui l’est déjà ?). Les manifestations marquant la centenaire de l’annexion de Madagascar par la France est une opportunité pour renforcer cette union.

Randy

23/02/2016

Racisme, drogue et soul music : Barack Obama redécouvert !

Miracle des grandes surfaces. Je suis venu acheter des nécessaires de toilettes et j'en suis sorti avec un livre sous les bras : une réédition de l'autobiographie de Barack Obama. A lire avec Billie Holiday en musique de fond...

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Mea culpa. Je ne suis pas un super fan d'Obama. Je l'ai écrit ici, en 2008, que s'il sera élu, ce sera parce que "la crise financière... retournerait la masse populaire américaine contre les Républicains, à l’origine du « capitalisme fou », à laquelle s’ajoute une solidarité retrouvée des Démocrates dont les sympathisants d’Hillary Clinton décideraient finalement de rallier Obama". J'estimais aussi qu'il doit surtout sa réussite à sa femme.
Depuis, mon opinion sur lui a évolué dans le bon sens après qu'il ait réussi à se faire réélire pour un deuxième mandat. Et depuis hier, j'ai découvert un Barack qui existait avant Michel en lisant son autobiographie, "Les rêves de mon père". qu'il a écrit en 1995, à une époque où personne n'aurait misé un penny sur la chance d'un noir d'être élu président des Etats-Unis.
J'ignore si un nègre est derrière, mais c'est pas mal écrit. Entre les tourments d'un gosse qui ne s'explique pas l'absence de son père et les cris intérieurs d'un black frustré par le racisme ambiant, on découvre que c'est un garçon comme un autre dans l'Amérique des années 70, qui aime la bringue et qui carbure aux joints. "L'herbe m'avait aidé, et l'alcool; parfois une petite ligne de coke, quand on pouvait se la payer. Mais pas d'héro", confie-t-il. Son aversion de l'héro est dû à un bad trip avec son "initiateur" (sic), Micky. "Il avait sorti l'aiguille et la seringue, et quand je le regardai (...) une image me traversa l'esprit, celle d'une bulle d'air, brillante et ronde comme une perle, qui roulait tranquillement à travers une veine et arrêtait mon coeur..."
J'ai beau chercher, mais je n'arrivait pas à trouver le nom de ce politicien américain à qui on a refusé un poste de ministre car il a pris de la beuh dans sa jeunesse. Barack Obama a donc de la chance. Apparemment, on lui pardonne tout. Même ses réflexions racistes. "Il n'y avait personne comme moi dans le catalogue de Noël de Sears Roebuck... et que le père Noël était un blanc". La journaliste de Fox News, Megyn Kelly, s’est retrouvée au centre d’une polémique après avoir affirmé à l'antenne que le Père Noël avait la peau blanche.
Mais la bio de Barry, pour ses amis du collège, Bar pour ses grands-parents, n'est pas qu'une succession d'anecdotes à sensations. C'est un véritable roman qui flirte parfois avec la philosophie et qui, dès la première page, ne vous lâche plus.
Ceci dit, je persiste à dire, à l'attention des Africains qui ont beaucoup espéré en lui pour changer les choses en Afrique et aux autres qui croyaient qu'il va prendre le contrepieds de George W. en matière de politique étrangère, avant de déchanter, que Barack Obama se sent avant tout Américain plutôt que Kenyan. Daech et Guantanamo (qu'il a pourtant promis de fermer en 2008) en sont les preuves.
Randy

21/02/2016

Le problème de l'Androy n'est pas le manque d'eau

"Vous êtes Malgache, n'est-ce pas ? Je vous ai entendu parler. J'étais à Madagascar en 1955. Est-ce qu'il y a toujours des voleurs de zébus et des invasions de criquets ?".


Décembre 2000. Je suis dans un TGV en rail vers Monaco. Devant la beauté du paysage du Midi, je ne peux résister au plaisir de téléphoner à Madagascar pour partager ma joie. C'est ainsi qu'un vieux "vazaha", aux cheveux tout-blanc, m'apostrophe. "Le lendemain de mon mariage, je me suis embarqué pour Madagascar. C'est là-bas que j'ai passé ma lune de miel", confie-t-il. Sa femme, qui l'a rejoint, opine du chef. "Avec ma femme et notre fils, j'ai traversé tout le Sud, de Morondava à Fort-Dauphin, à pieds. Ma mission était de dresser une carte des nappes phréatiques de cette partie de Madagascar caractérisée par son aridité. C'est pas qu'il n'y a pas d'eau dans le Sud, son eau s'est simplement infiltré dans la terre. Il y a là un important réseau de rivières souterraines qu'il suffit de ramener en surface. Je les ai toutes répertoriées. Est-ce que ma carte a servi à quelques choses ?".
Ainsi donc, ce type a dressé l'hydrographie souterraine de l'Androy "tane mileven-drano". Est -ce que sa carte a servi à quelques choses ? Pas à ma connaissance. D'ailleurs, où est-ce qu'elle peut bien se trouver maintenant cette carte qui indique les emplacements des trésors de l'Androy ?
J'ai oublié le nom du "vazaha", je sais simplement qu'il habite à Saint-Raphaël, là où se trouve une petite communauté d'anciens de Madagascar. Et moi, dans mes recherches, j'ai compris une chose. L'Androy souffre d'une "kere" (famine) chronique non pas par manque d'eau, mais par un mauvaise gestion/exploitation de ses ressources hydrographiques, qu'elles soient souterraines ou en surface. Et il n'y a pas que dans l'Androy. C'est un problème qui concerne tout Madagascar.

La "kere" n'est pas une fatalité


Madagascar où "les ressources apparaissent très largement supérieures aux besoins, estimées à 355 milliards de m3 comme eaux de surface et 140 milliards de m3 comme eaux souterraines", selon une étude à lire ici. Une autre étude, d'Agir Madagascar, affirme que "seul 3% des ressources en eau douce exploitables sont exploitées" avant d'expliquer que la "kere" n'est pas une fatalité.
"Le commun du public pense que les problèmes en eau à Madagascar est une fatalité due aux conditions climatiques de certaines régions, ou bien aux manques de moyens matériels. Cependant, il n’en est rien. Dans d’autres pays plus arides, la population a plus facilement accès à l’eau potable grâce aux infrastructures mis en place et c’est le cas des pays du Proche et Moyen Orient. On pourrait être tenté de penser que cela serait du au fait que ces pays disposent actuellement de grands fonds pour mettre en œuvre ces infrastructures d’exploitation d’eau, mais gardons tout de même en esprit que bien avant leur essor politique avant la grande révolution de l’or noir, ils ont pu survivre et exploiter efficacement leur ressource en eau bien plus minimes que les nôtres dans nos régions les plus désertiques. D’autres pays de l’Afrique, sur la même échelle que nous en terme de développement économique ont pu remédier à leur mal de manque d’eau potable en déployant des systèmes comme des usines de désalinisation construites avec des containers et des pièces de récupération. Il ne reste plus que la mauvaise gestion des ressources alors qui peut expliquer le cas actuel dans lequel on est".



Tout ceci me revient en ce moment où dix ministres se sont concertés à Ambovombe-Androy, les 19 et 20 février 2016, pour trouver "des solutions durables pour les problèmes récurrents du Sud". Puisse la petite larme qui a trahi Onitiana Realy devenir une fleuve d'espoir pour mettre fin à l'aridité qui mine l'Androy.
"Est-ce qu'il y a toujours des voleurs de zébus et des invasions de criquets ?", me demandait le "vazaha" du TGV. C'est d'une voix honteuse que je lui répond que oui, plus de 50 ans après. Le "kere" est là aussi, aurait dit Mamy Gotso. A Madagascar, le temps s'est figé depuis 50 ans...

Randy

23:49 Publié dans Edito | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook

14/02/2016

La misère sexuelle du monde arabe

Peut-on faire une fixation sur le sexe, au point de promettre des vierges à ses héros même après la mort, si on ne l'aime pas ? Derrière les discours puritains de certains islamistes se cachent une obsession maladive de la chose. C'est ce qu'explique le "New York Times". La version anglaise est ici.

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Oran, Algérie — Après Tahrir, Cologne. Après le square, le sexe. Les révolutions arabes de 2011 avaient enthousiasmé les opinions, mais depuis la passion est retombée. On a fini par découvrir à ces mouvements des imperfections, des laideurs. Par exemple, ils auront à peine touché aux idées, à la culture, à la religion ou aux codes sociaux, surtout ceux se rapportant au sexe. Révolution ne veut pas dire modernité.
Les attaques contre des femmes occidentales par des migrants arabes à Cologne, en Allemagne, la veille du jour de l’an ont remis en mémoire le harcèlement que d’autres femmes avaient subi à Tahrir durant les beaux jours de la révolution. Un rappel qui a poussé l’Occident à comprendre que l’une des grandes misères d’une bonne partie du monde dit “arabe”, et du monde musulman en général, est son rapport maladif à la femme. Dans certains endroits, on la voile, on la lapide, on la tue ; au minimum, on lui reproche de semer le désordre dans la société idéale. En réponse, certains pays européens en sont venus à produire des guides de bonne conduite pour réfugiés et migrants.
Le sexe est un tabou complexe. Dans des pays comme l’Algérie, la Tunisie, la Syrie ou le Yémen, il est le produit de la culture patriarcale du conservatisme ambiant, des nouveaux codes rigoristes des islamistes et des puritanismes discrets des divers socialismes de la région. Un bon mélange pour bloquer le désir, le culpabiliser et le pousser aux marges et à la clandestinité. On est très loin de la délicieuse licence des écrits de l’âge d’or musulman, comme “Le Jardin Parfumé” de Cheikh Nefzaoui, qui traitaient sans complexe d’érotisme et du Kamasutra.
Aujourd’hui le sexe est un énorme paradoxe dans de nombreux pays arabes : On fait comme s’il n’existait pas, mais il conditionne tous les non-dits. Nié, il pèse par son occultation. La femme a beau être voilée, elle est au centre de tous nos liens, tous nos échanges, toutes nos préoccupations.
La femme revient dans les discours quotidiens comme enjeu de virilité, d’honneur et de valeurs familiales. Dans certains pays, elle n’a accès à l’espace public que quand elle abdique son corps. La dévoiler serait dévoiler l’envie que l’islamiste, le conservateur et le jeune désoeuvré ressentent et veulent nier. Perçue comme source de déséquilibre — jupe courte, risque de séisme — elle n’est respectée que lorsque définie dans un rapport de propriété, comme épouse de X ou fille de Y.
Ces contradictions créent des tensions insupportables : le désir n’a pas d’issue ; le couple n’est plus un espace d’intimité, mais une préoccupation du groupe. Il en résulte une misère sexuelle qui mène à l’absurde ou l’hystérique. Ici aussi on espère vivre une histoire d’amour, mais on empêche la mécanique de la rencontre, de la séduction et du flirt en surveillant les femmes, en surinvestissant la question de leur virginité et en donnant des pouvoirs à la police des moeurs. On va même payer des chirurgiens pour réparer les hymens.
Dans certaines terres d’Allah, la guerre à la femme et au couple prend des airs d’inquisition. L’été, en Algérie, des brigades de salafistes et de jeunes de quartier, enrôlés grâce au discours d’imams radicaux et de télé-islamistes, surveillent les corps, surtout ceux des baigneuses en maillot. Dans les espaces publics, la police harcèle les couples, y compris les mariés. Les jardins sont interdits aux promenades d’amoureux. Les bancs sont coupés en deux afin d’empêcher qu’on ne s’y assoit côte à côte.
Résultat : on fantasme ailleurs, soit sur l’impudeur et la luxure de l’Occident, soit sur le paradis musulman et ses vierges.
Ce choix est d’ailleurs parfaitement incarné par l’offre des médias dans le monde musulman. A la télévision, alors que les théologiens font fureur, les chanteuses et danseuses libanaises de la “Silicone Valley” entretiennent le rêve d’un corps inaccessible et de sexe impossible. Sur le plan vestimentaire, cela donne d’autres extrêmes: d’un côté, la burqa, le voile intégral orthodoxe ; de l’autre, le voile moutabaraj (“le voile qui dévoile”), qui assortit un foulard sur la tête d’un jean slim ou d’un pantalon moulant. Sur les plages, le burquini s’oppose au bikini.
Les sexologues sont rares en terres musulmanes, et leurs conseils peu écoutés. Du coup, ce sont les islamistes qui de fait ont le monopole du discours sur le corps, le sexe et l’amour. Avec Internet et les théo-télévisions, ces propos ont pris des formes monstrueuses — un air de porno-islamisme. Certains religieux lancent des fatwas grotesques: il est interdit de faire l’amour nu, les femmes n’ont pas le droit de toucher aux bananes, un homme ne peut rester seul avec une femme collègue que si elle est sa mère de lait et qu’il l’a tétée.

Le sexe est partout. Et surtout après la mort.
L’orgasme n’est accepté qu’après le mariage — mais soumis à des codes religieux qui le vident de désir — ou après la mort. Le paradis et ses vierges est un thème fétiche des prêcheurs, qui présentent ces délices d’outre-tombe comme une récompense aux habitants des terres de la misère sexuelle. Le kamikaze en rêve et se soumet à un raisonnement terrible et surréaliste: l’orgasme passe par la mort, pas par l’amour.
L’Occident s’est longtemps conforté dans l’exotisme ; celui-ci disculpe les différences. L’Orientalisme rend un peu normales les variations culturelles et excuse les dérives : Shéhérazade, le harem et la danse du voile ont dispensé certains de s’interroger sur les droits de la femme musulmane. Mais aujourd’hui, avec les derniers flux d’immigrés du Moyen-Orient et d’Afrique, le rapport pathologique que certains pays du monde arabe entretiennent avec la femme fait irruption en Europe.
Ce qui avait été le spectacle dépaysant de terres lointaines prend les allures d’une confrontation culturelle sur le sol même de l’Occident. Une différence autrefois désamorcée par la distance et une impression de supériorité est devenue une menace immédiate. Le grand public en Occident découvre, dans la peur et l’agitation, que dans le monde musulman le sexe est malade et que cette maladie est en train de gagner ses propres terres.


Kamel Daoud, chroniqueur au "Quotidien d’Oran", est l’auteur de “Meursault, contre-enquête.”